Quand une banque calcule le prix d’une option sur un indice boursier, elle s’appuie sur des modèles mathématiques. Derrière plusieurs de ces modèles, on retrouve les travaux de Nicole El Karoui, mathématicienne née à Paris en 1944. Son parcours a structuré un champ entier de la recherche française : celui des mathématiques financières et des probabilités.
Probabilités et processus aléatoires : le socle scientifique de Nicole El Karoui
Les concurrents présentent souvent sa biographie de façon linéaire. Prenons un autre angle : pourquoi les probabilités sont-elles devenues son terrain de jeu, et comment ce choix a-t-il façonné toute la suite ?
Nicole El Karoui commence sa carrière de chercheuse en travaillant sur les processus stochastiques, ces objets mathématiques qui décrivent l’évolution de phénomènes soumis au hasard. Pensez à la trajectoire d’un grain de pollen dans l’eau ou au cours d’une action en Bourse : dans les deux cas, le futur est incertain, mais on peut en calculer les probabilités.
Sa thèse, co-rédigée avec deux autres chercheurs, porte sur ces questions. Elle y développe des outils pour analyser des systèmes dont le comportement futur dépend d’un aléa. Ce travail fondamental lui ouvre les portes de l’université, puis de l’École Polytechnique et de Sorbonne Université, où elle enseignera pendant des décennies.

Du laboratoire aux marchés financiers : la naissance d’une discipline en France
Vous avez déjà remarqué que les salles de marché emploient des profils très matheux ? Ce n’est pas un hasard, et Nicole El Karoui y est pour beaucoup.
Dans les années 1990, la finance mondiale se complexifie. Les produits dérivés (options, swaps, contrats à terme) se multiplient. Pour les évaluer correctement, les banques ont besoin de modèles probabilistes sophistiqués. Nicole El Karoui fait alors le pont entre la recherche en probabilités et les besoins concrets des marchés.
Elle développe notamment des travaux sur les équations différentielles stochastiques rétrogrades. Derrière ce nom technique se cache une idée intuitive : partir du résultat souhaité (le gain ou la couverture d’un risque à une date future) et remonter le temps pour déterminer la stratégie optimale aujourd’hui. Ces équations deviennent un outil central pour la valorisation d’options et la gestion des risques financiers.
Un master devenu référence internationale
Nicole El Karoui crée et dirige un cursus de troisième cycle en probabilités et finance, souvent désigné sous le nom de « DEA El Karoui ». Cette formation, rattachée à l’Université Paris 6 (aujourd’hui Sorbonne Université) et à l’École Polytechnique, devient le passage obligé pour qui veut travailler en finance quantitative en France.
L’influence de ce diplôme dépasse les frontières. L’appellation « formerly DEA El Karoui » apparaît encore sur les profils de ses anciens étudiants, preuve que la marque perdure bien au-delà du changement de nom officiel du master. Des promotions entières de traders quantitatifs, de risk managers et de chercheurs en finance lui doivent leur formation.
Femmes en mathématiques : un combat structurel porté par Nicole El Karoui
La recherche en mathématiques reste masculine à plus de 85 %, selon les chiffres avancés par Nicole El Karoui elle-même lors d’un entretien pour Sorbonne Université. Parmi les professeurs d’université en France, la part des femmes plafonne autour de 24 %. Chez les présidents d’organismes publics de recherche, elle tombe à 6 %.
Face à ces constats, Nicole El Karoui ne se contente pas de déplorer. Elle propose des pistes concrètes :
- Conditionner certains financements de recherche à des équipes mixtes, portées conjointement par une femme et un homme
- Rendre visibles les parcours de femmes scientifiques pour créer des modèles d’identification auprès des étudiantes
- Agir au sommet de la hiérarchie académique, là où l’écart entre hommes et femmes se creuse le plus
Son propre parcours sert d’exemple. Avoir co-rédigé sa thèse avec deux hommes lui a montré la richesse de la diversité des points de vue. La complémentarité des approches renforce la qualité de la recherche, répète-t-elle.

Médaille de l’Académie des sciences 2025 : une reconnaissance tardive mais significative
En 2025, Nicole El Karoui reçoit la médaille de l’Académie des sciences. Cette distinction, relayée par l’Institut Louis Bachelier, couronne une carrière de plus de cinq décennies. Elle est aussi nommée officier de la Légion d’Honneur.
Pourquoi parler de reconnaissance tardive ? Parce que ses travaux ont irrigué la finance mondiale dès les années 1990, et que ses anciens étudiants occupent des postes clés dans les plus grandes institutions financières depuis longtemps. La médaille de l’Académie des sciences valide un impact déjà mesurable sur le terrain.
Co-fondatrice de la Fondation du Risque
Nicole El Karoui a aussi contribué à structurer la recherche sur les risques en France. Elle a co-fondé la Fondation du Risque et dirigé la Chaire Risques Financiers, deux structures qui rapprochent chercheurs universitaires et professionnels de la finance. Ce type de partenariat entre monde académique et industrie reste un modèle pour d’autres disciplines.
Héritage pédagogique et influence durable sur la finance quantitative
Ce qui distingue Nicole El Karoui de nombreux chercheurs de son niveau, c’est la transmission. Ses cours à Polytechnique et à Sorbonne Université n’étaient pas de simples séminaires théoriques. Ils formaient directement les futurs acteurs des salles de marché.
Le master qu’elle a créé a produit plusieurs générations de spécialistes. Voici ce que ces profils maîtrisent en sortant de cette formation :
- Modélisation stochastique appliquée aux produits dérivés et aux risques de crédit
- Techniques de simulation numérique (Monte-Carlo) pour l’évaluation d’actifs complexes
- Compréhension fine du lien entre théorie des probabilités et contraintes réglementaires bancaires
Cette formation a contribué à faire de Paris une place forte de la finance quantitative, aux côtés de Londres et New York. Le vivier de talents mathématiques français, souvent formés dans les grandes écoles puis passés par le cursus El Karoui, reste un atout compétitif reconnu par les recruteurs internationaux.
Nicole El Karoui a 82 ans. Sa carrière illustre comment une spécialiste des probabilités peut transformer un secteur économique entier, former des milliers de professionnels et porter un combat pour la place des femmes en sciences. Le fait que son nom serve encore de repère dans les CV de financiers quantitatifs dit tout de la portée de son travail.

